Partager l'article ! 'Traversée' (création 2011): Texte et mise en scène : Estelle Savasta Avec : Jessica Buresi et Noémie Churlet ...
Texte et mise en scène : Estelle Savasta
Avec : Jessica Buresi et Noémie Churlet
Scénographie et costumes : Alice Duchange assistée de Clémentine Chevalier pour la réalisation des costumes
Construction décor : Vincent Guillermin et Stéphane Gérard
Création lumières : David Thomas-Collombier
Vidéo : Alexandre Liebert
Création son : Yann France
Stagiaire à la mise en scène : Iris Besnainou
Adaptation LSF et conseils artistiques : Anne-Marie Bisaro, Bachir Saïfi, Emmanuelle Laborit
Régie génarale et lumières : en cours
Régie plateau : Jérôme Casciano
Administration de production : Laure Félix assistée de Céline Settimelli
Spectacle bilingue en français et en Langue des SIgnes Française (LSF)
Tout Public à partir de 9 ans
Durée : 1h10
Création : du 29 nov. au 22 déc. 2011 à l’International Visual Theatre, Paris
Photo ©Danica Bijeljac
Production : Cie Hippolyte a mal au coeur
En coréalisation avec l’International Visual Theatre (I.V.T.)
Avec l'aide d'ARCADI à la production et dans le cadre des plateaux solidaires, avec le soutien de la DRAC Ile-de-France et de la ville d'Eaubonne
HISTOIRE
Nour est là droite comme un i, elle raconte son histoire avec des mots pudiques et précis.
Youmna est là droite comme un i, elle raconte son histoire avec des mots pudiques et précis.
Nour vit avec Youmna.
Youmna est douce, Youmna est belle, elle est bonne. Elle est sourde aussi.
Youmna dit que la mère de Nour était plus douce encore, plus belle encore. Et bonne elle aussi.
« Si bonne qu’elle a décidé de partir et de se séparer de toi, le Nour de ses yeux, pour aller te construire un ailleurs meilleur. Elle disait, je travaillerai dur et mon enfant mangera à sa
faim. Une nuit, quelques jours après ta naissance, elle est venue chez moi. Elle a dit je pars. Le voyage sera long et dangereux. Je ne peux pas emmener l’enfant avec moi. Elle a ouvert les
paumes de mes mains, comme ça, et elle t’a posée là. Oisillon minuscule. Et elle a dit garde là, protège là. Donne lui ton sein pour boire et ton ventre pour dormir. Aime là. Je pars la première,
quand le nid sera prêt je la ferai venir. Et elle s’est envolée.
Nous sommes entrées dans ma maison. Je t’ai donné mon sein pour boire et mon ventre pour dormir. C’est comme ça que ça a commencé toi et moi. »
L’enfance de Nour a l’odeur de Youmna. Pas de souvenir plus heureux que celui-là. Et Nour ne veut pas qu’on lui parle de cette mère plus belle et plus douce encore. Nour veut Youmna.
Youmna parle de tout ce qu’elle partagera là-bas avec une mère qui entend.
Nour contre-attaque point par point. Il n’est rien que Nour ne partage pas avec Youmna. Nour veut Youmna et personne d’autre.
C’est la première partie de cette histoire. Une histoire d’amour forte entre deux personnes qui se sont un petit peu choisies.
C’est une première partie d’histoire sur ce qui nous attache les uns aux autres.
Pourtant Nour devra quitter Youmna. Elle le sait. Bientôt elle sera assez grande pour partir et elle partira.
Et ce jour vient.
Youmna dit « Ta mère a écrit. Elle t’attend. Elle a tout organisé. »
C’est comme une claque sur la figure. Et avec les claques il n’y a rien à faire. Juste attendre que le feu sur la joue s’éteigne, que l’humiliation et la colère fassent leur chemin.
Youmna dit « Ici, depuis toujours les femmes donnent à leurs filles un présent qu’elles ne peuvent ouvrir qu’au premier jour de leur vie de femmes. Pour nous ça veut dire le jour où on quitte
la maison pour celle d’un homme. Pour toi ce sera différent. Ta mère n’a pas failli à la tradition : cette toute petite boîte près de nos lits est à toi. Ta mère disait qu’il fallait te faire
confiance, que tu saurais reconnaître ce jour-là : le premier jour de ta vie de femme. Elle voulait que tu promettes de l’ouvrir un jour heureux. Emporte-là. Et si un jour sur le chemin qui
t’emmène à elle tu dois tout donner, donne tout mais ne donne pas ça. C’est toute la lignée des femmes avant toi dans cette boîte. Ne donne pas ça.»
La nuit suivante, un homme vient chercher Nour. C’est un passeur. C’est la première étape du voyage de Nour. C’est un très long voyage. Difficile, dangereux, poétique aussi.
Arrivée dans cet ailleurs fantasmé, Nour cherchera sa mère et ne la trouvera pas.
Elle fera des rencontres importantes et construira sa vie. Petit à petit. Choisira une voie, s’y engouffrera toute entière, tissera des liens.
Et puis un jour Nour sentira qu’elle est au premier matin de sa vie de femme. Que c’est un jour plein et lumineux. Un jour heureux. Elle se fera confiance et ouvrira la toute petite boîte.
Photo ©Danica Bijeljac
ECRITURE ET THEATRALITE - Estelle Savasta, juin 2011
« Traversée » s’inscrit de façon très claire dans la continuité d’un travail d’écriture commencé avec « Le grand Cahier » (adaptation d’un roman) et poursuivi avec « Seule dans ma Peau d’Ane »
(écriture personnelle à partir d’une histoire existante). Il s’agit maintenant d’écrire de toutes pièces cette histoire.
C’est un travail que je ne ferai cependant pas entièrement seule. En ce qui concerne par exemple la relation de Nour et Youmna, relation d’une adulte sourde élevant une enfant entendante, il
m’intéresse de travailler sur les idées reçues des partages impossibles entre sourds et entendants. Poser la question naïvement à des entendants, à des sourds, puis travailler en improvisation
avec les deux comédiennes sur les subterfuges qu’inventent Nour et Youmna pour que la communication entre elles soit entière. « Traversée » n’est pas un spectacle sur la surdité, ni
sur la relation mère-enfant mais l'histoire d'une adulte sourde, d’une enfant entendante et de l’uncité de leur lien.
En ce qui concerne le voyage de Nour de son pays d’origine au pays d’accueil, je ne peux pas l’écrire seule sans prendre le risque d’écrire des absurdités. J’ai donc rendez-vous avec quatre
jeunes (qui sont ou ont été « mineurs isolés ») pour une série d’entretiens qui concerneront autant le voyage en lui-même que les motivations de leur départ et leurs représentations du pays
d’arrivée. En fonction de ce qu’ils auront envie de me raconter, j’imagine que les entretiens pourront porter aussi sur les souvenirs d’enfance, les liens à la famille avant et après la
séparation, etc.
« Traversée » n’est pas un projet de théâtre documentaire et il m’importe de trouver la dimension poétique des fantasmes de la migration et du voyage inventé à partir de ces quatre récits.
Je voudrais un spectacle qui ne soit ni aride ni sucré.
Ni un projet documentaire ni un plaidoyer.
Une histoire qui serait traversée par bien d’autres questions. Celle de la lignée, de ce que l’on reçoit sans le savoir, des héritages inconscients. Celle du lien, de ce qui nous attache les uns
aux autres. Celles des mères et des filles, de l’abandon, de la filiation.
Celles de la liberté et du don.
Photos ©Danica Bijeljac
Deux langues, deux points de vue, une seule histoire
La mise en scène du récit dans les deux langues (Langue des Signes Française et français) telle que je l’imagine aujourd’hui est pour moi un vrai défi à relever tant pour l’écriture que pour la
mise en scène. Nour et Youmna racontent en même temps et chacune dans leur langue la même histoire, dans la même chronologie, et le même temps, chacune de leur point de vue. Il s’agit d’un récit
simple adressé face public, l’une à cour, l’autre à jardin. Public sourd et public entendant auront les mêmes informations, c’est le regard posé qui est différent.
Aussi souvent que l’histoire me le permettra les deux comédiennes abandonneront le récit pour jouer ensemble des morceaux de leur histoire commune. Sans mot ni signe parfois, laissant place aux
corps et à ce qui se raconte par eux. Ailleurs, il me faudra trouver des subterfuges pour qu’elles puissent être en dialogue et que pourtant tout soit compréhensible des deux publics. C’est un
exercice qui m’enthousiasme plus qu’il ne m’effraie dans la mesure où « Le grand Cahier » (première création de la compagnie, également en français et LSF) m’avait permis une première exploration
réjouissante de cette contrainte. Forte d’une langue des signes un peu plus développée et surtout d’un travail riche de sens avec Emmanuelle Laborit à l’automne dernier, j’ai hâte de mener plus
loin cette recherche.